FES CE QU’IL TE PLAIT

“Ce qu’il y a de mieux à  faire à  Fès? Mais c’est de n’y rien faire!” Poser la question à un professionnel du tourisme vaudrait au visiteur un déluge de propositions: visite des palais et mausolées récemment restaurés. Tournée des ateliers d’artisans. Cours de cuisine traditionnelle. Shopping  marathon à travers la médina pour y débusquer lampe, sac  ou tapis…

 

 

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Bab Boujloud, la porte de la plus grande médina du Maroc. L’entrée est plus facile à trouver que la sortie. Aussi est-il recommandé aux touristes de s’y aventurer avec de quoi tenir huit jours en vivres ou en argent.

 

 

Mais voilà, on a affaire à Reda El Abbadi, le propriétaire philosophe du riad la Maison Bleue dont la devise pourrait être “A Fès, fais ce qu’il te plaît” et l’envie vous prend  subitement d’alléger le programme. Tant pis, il y aura des impasses, tous les sites incontournables n’auront pas été explorés. On ne pourra revenir en se  se vantant selon la vilaine expression de “s’être  fait Fès en 72 heures” comme s’il s’agissait d’une  ville facile. Reda, dont la sérénité déteint sur l’atmosphère de sa Maison Bleue à moins que ce ne soit l’inverse, aime inviter ses visiteurs à faire une pause. Et sans se faire prier, le propriétaire de cette maison d’hôte raconte l’histoire de sa famille qui se confond avec celle de sa ville et de ses habitants.

Au début du XXème siècle, les El Abbadi sont déjà des notables à Fès. Le grand-père de Reda, un théologien diplômé de l’université devenu juge, fait construire en 1910 ce riad aux portes de la médina. Au rez-de-chaussée, il reçoit ses visiteurs dans un vaste bureau entourant le patio aujourd’hui couvert et transformé en réception. Dans les étages, le patriarche aménage progressivement des appartements pour chacune de ses femmes. A l’époque, la polygamie était solidement ancrée dans la haute société marocaine et mieux acceptée, y compris par les intéressées. “On m’a raconté que ma grand-mère Fatma qui tardait à avoir des enfants pensait être stérile. Elle a donc  été chercher elle-même une seconde épouse pour mon grand-père. C’est comme ça qu’Habiba est entrée dans la Maison Bleue”.   Viendra ensuite Khadija, kidnappée toute petite par un marchand d’esclaves (l’esclavage a a été abolie en 1922 au Maroc)  qui entre  chez les El Abbadi comme “dada” (nounou) avant que le  grand-père ne l’épouse, ce qui la met à pied d’égalité avec les deux autres.  Pour leur part, les petits-enfants du juge  ne font pas  de différence et considèrent les co-épouses comme autant de grands-mères. Avec les naissances, une  vingtaine de personnes, domestiques compris, résident bientôt dans ce petit palais.

 

 

A Fès, méfiez vous des faux guides.Celui-là me promettait de me faire découvrir la vraie médina, « pas celle des touristes » qu’il disait. Et ce pour l’équivalent de 100 000 dirhams en croquettes, tarif non négociable et marchandise consommée d’avance. Mais après s’être empiffré, il m’a semé après cinq minutes de promenade dans les ruelles et sans mon GPS j’y serais encore. La police touristique qui mène l’enquête sur cette affaire a déjà récupéré quelques poils sur la scène du crime à des fins d’analyse ADN.

 

 

Les El Abbadi vivent alors dans ce qui est alors la capitale du Maroc à  tous points de vue. Économiquement, Fès rayonne dans tout le royaume grâce au savoir-faire de ses artisans: travail du cuir, du bois, du tissage, du cuivre, arts décoratifs  comme l’en attestent les ateliers et  palais disséminés dans l’une des plus grandes médinas du monde arabe (quelque 75 kilomètres de ruelles). C’est aussi la capitale spirituelle et intellectuelle du pays  depuis la fondation au IXème siècle de l’université islamique Qaraouiyyine qui dispense des enseignements dans toutes les disciplines et rayonne bien au-delà de ses frontières : en Espagne dont le territoire a été presqu’entièrement conquis par les dynasties arabo-musulmanes, de nombreux ouvrages de mathématiques et d’astronomie venant de Fès  viennent enrichir les bibliothèques, avant d’être traduits et étudiés ensuite dans toute l’Europe. Après la chute de Grenade en 1492 qui marque la fin de la Reconquista, Fès accueille des juifs et musulmans d’Andalousie fuyant l’intolérance des souverains catholiques d’Espagne à l’encontre des minorités. Ces migrants étudient  à leur tour à  la Qaraouiyyine, à l’instar d’Hassan El Wazzan dit « Léon l’Africain » dont la famille venait justement de Grenade. D’où la présence de quartiers andalous et juifs dans la cité marocaine.  Au XIXème siècle, Fès atteint son apogée en gagnant en 1833 le titre de  capitale politique du Maroc: la dynastie alaouite dont Mohammed VI est l’héritier règne sur le royaume depuis le palais édifié à côté de la médina.

Cette triple primauté  vaut cependant à Fès d’être au centre des troubles que connaît le pays au début des années 1910.  Des tribus rebelles du Moyen Atlas, notamment berbères, menacent en effet jusque dans résidence le sultan Moulay Abd el-Hafid. Le souverain se résout à solliciter les troupes françaises pour le débarrasser de ces assaillants. “Je porte à la santé de Sa Majesté le sultan, souverain de ce pays, que j’ai avant tout, la mission d’aider à raffermir son autorité et à établir l’ordre de la sécurité. J’y apporterai tout mon dévouement et toute ma loyauté » affirme alors le Général Hubert Lyautey, dépêché sur place. Il n’empêche, la France coloniale attend un geste de la dynastie alaouite dont elle vient de consolider le pouvoir. Le sultan doit accorder en contrepartie un protectorat sur le  Maroc par un traité signé le 30 mai  1912 dans le superbe Palais Mnebhi où Lyautey, nommé  Résident Général de la République Française,  établit sa résidence. Un siècle plus tard, on peut visiter ce lieu chargé d’histoire décoré par les meilleurs artisans du cru: il vous suffira de réserver pour un repas, le Palais Mnebhi ayant été reconverti en restaurant haut de gamme.

Mais en 1912, Lyautey n’a guère le loisir de goûter les mosaïques du Palais  Mnebhi ni le couscous Seffa Medoufouna (viande d’agneau, raisins secs et amandes) grande spécialité locale. La présence des Français ne fait pas l’unanimité et quelques semaines après la signature du traité, des émeutes  éclatent dans la médina. « Prenez garde, messieurs, je représente un peuple qui n’a jamais été une colonie, qui n’a jamais été un peuple soumis, un peuple asservi ; je représente un empire qui, depuis des siècles et des générations, est un pays autonome » avait pourtant averti le sultan qui abdique peu après en faveur de son demi-frère Moulay Youssef.  Lyautey comprend la leçon et n’aura de cesse ensuite de ménager la susceptibilité des Marocains. L’ordre rétabli, il décide, tant pour des raisons militaires que politiques,  de transférer le siège du protectorat à Rabat plus  facile à contrôler et plus éloigné des tribus du Moyen-Atlas. Le nouveau sultan l’imite  en s’installant dans son palais de Rabat quelques mois plus tard.

Fès va payer chèrement  la perte de son statut de capitale politique. Le déménagement des fonctionnaires et de la cour est aggravé par le départ des entrepreneurs fassis vers Casablanca qui dispose d’une façade maritime et concentrent les investissements français. Fès perd alors sa suprématie économique mais conserve son rang de capitale culturelle et spirituelle: l’université Qaraouiyyine forme une nouvelle génération de militants nationalistes  militant pour l’indépendance qui trouvent refuge dans la  médina labyrinthique en cas de descente des forces françaises. Dans les décennies suivantes,  l’émergence d’une classe moyenne soucieuse de confort et d’indépendance change son visage: les autochtones désertent le centre historique pour aller vivre dans les villas et immeubles modernes avec parkings qui se construisent dans les périphéries. La famille El Abbadi est partie prenante de cet exode. “Ma mère ne souhaitait pas cohabiter avec sa belle-mère dans la Maison Bleue. Elle a donc poussé mon père à prendre un logement à l’extérieur de la médina” raconte Reda. Ce mouvement se poursuit jusqu’à nos jours comme en témoignent les programmes immobiliers aux noms exotiques (La Californie, Miami…) qui éclosent sur la route de l’aéroport.

Conséquence? Laissée aux classes populaires, la  médina s’est appauvrie. Nombre de riads, ces grandes maisons traditionnelles qui abritaient autrefois plusieurs générations ou co-épouses autour d’un patio sont peu à peu désertées ou menacent ruine. L’inscription en 1981 au patrimoine mondial de l’UNESCO déclenche des programmes de restauration mais la ville a longtemps échappé à l’engouement pour les riads qui a gagné Marrakech et Tanger.

Depuis une dizaine d’années, la situation commence à changer. Les investisseurs, locaux ou étrangers, cherchent des alternatives à Marrakech où les prix du foncier se sont envolés. Grâce à cet afflux de capitaux,  les riads de la plus grande médina du Maroc renouent  avec leur grandeur passée.  Après La Maison Bleue, premier établissement ouvert dans cette catégorie en 1996, des dizaines d’autres ont suivi dans toutes les gammes de confort. En parallèle, l’Agence de développement et de réhabilitation de la ville de Fès (Ader Fès) prévoit de contribuer d’ici à la fin 2017 à la sauvegarde  de 4000 bâtisses traditionnelles  menaçant ruine, ainsi qu’à la restauration de 27 monuments et ouvrages historiques (médersas, palais, fondouks…) Dans les bâtiments concernés, les travaux vont bon train et de nouveaux sites vont ouvrir dès la fin 2015. L’effort porte notamment sur la réhabilitation des “fondouks”: ces caravansérails qui servaient d’hôtels et d’entrepôts  de marchandises pour les marchands et aux pèlerins sont  aujourd’hui reconvertis en centres d’artisanat. Objectif: valoriser des métiers traditionnels artisanaux et créer des emplois pour les Marocains, notamment les femmes. Voici donc un florilège des lieux dignes d’intérêt:

 

 

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Alors même que les villes européennes comme Paris baignaient encore dans leurs miasmes, Fès avait inventé dès le XIIème siècle sous la dynastie des Almoravides un  remarquable  système d’adduction pour les usages non potables de l’eau venant de l’oued (photo). Réparti sur trois niveaux, ce réseau  tout-à-l’égout aujourd’hui tombé en désuétude alimentait la médina jusqu’à l’intérieur des maisons  en tenant compte des disponibilités. En période de sécheresse, le système donnait priorité à l’activité économique et donc aux tanneries mais quand le débit de l’oued était suffisant, les habitants de Fès en bénéficiaient pour les usages courants (arrosage, nettoyage).  L’eau potable quant à elle provenait exclusivement durant toute l’année des puits creusés dans les maisons. Pour entretenir ce réseau complexe, les habitants s’en remettaient à des  tuyautiers, illettrés mais doués d’une prodigieuse mémoire puisqu’ils devaient en apprendre par coeur toutes les ramifications. Disparu récemment, le dernier représentant de cette corporation  était une légende à Fès: il avait paraît-il l’habitude de punir les mauvais payeurs qui négligeaient de régler leur dû en bouchant leurs tuyaux avec de la graisse de mouton. Une fois sa facture  réglée, il déversait de l’eau bouillante dans la canalisation du client indélicat qui voyait miraculeusement le débit se rétablir…

 

 

 

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Il faut  arrêter de dire qu’en Europe on a l’heure  et qu’au Maroc on a le temps. Que seuls les Suisses savent inventer des systèmes d’horlogerie à complication. Au XIVème siècle, des artisans marocains ont conçu une horloge hydraulique unique en son genre mesurant l’écoulement du temps dont l’Ader, l’agence de sauvegarde du patrimoine  Fès a restauré la façade et prévoit à l’avenir d’en ranimer les mécanismes. Sachant qu’à l’époque,  les montres très rares manquaient de précision, l’horloge hydraulique permettait à la population de se caler sur un instrument fiable. La position des poutres dépassant de la façade indiquait les heures et leur passage  était annoncé au voisinage par la chute d’une boule métallique sur un tympan en zinc. Le mécanisme comprenait des cylindres remplis d’eau, des robinets d’échappement, des  flotteurs en bois.

 

 

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Fondez sur les fondouks ! Fès mise sur les fondouks pour valoriser son artisanat et entend dédier chaque site à des activités différentes. Ainsi le fondouk Aachiche, un ancien caravansérail du nom de l’ancienne famille propriétaire ne vendra rien de compromettant, mauvais esprit que vous êtes: on  y achètera exclusivement de la vannerie, qu’est-ce que vous croyez. Le fondouk Berka, qui hébergeait il y a un siècle un marché aux esclaves, sera quant à lui dédié exclusivement à l’artisanat féminin haut de gamme (broderie en particulier). Un moyen d’encourager les Marocaines à acquérir leur autonomie financière et pour ce site de prendre une revanche sur une triste période de l’histoire.  Financé par la fondation Mohamed Karim Lamrani, du nom d’un patron marocain plusieurs fois Premier ministre sous Hassan II, le fondouk Nejjarine  est quant à lui dédié à la menuiserie et à l’ébénisterie d’art.

 

 

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Plébiscitée par les amateurs de selfies, la place Saba édifiée au milieu du XIXème siècle vaut le détour pour sa fontaine publique typique de l’architecture locale.

 

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Dans la médina, la tannerie Chouara a fait peau neuve, ce qui a permis d’améliorer les conditions de travail et de visite. Des terrasses surplombant les bâtiments hébergeant les magasins de maroquinerie, les visiteurs disposent d’une vue imprenable sur les arrières -cours creusées de bassins où les tanneurs font décanter et teindre les peaux. La vue vaut le coup d’oeil, un peu moins le coup de nez à moins d’apprécier les spectacles en odorama. Heureusement qu’à l‘entrée, des vendeurs obligeants vous remettent des feuilles de menthe fraîche qui servent à imprégner les narines.

 

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S’il était japonais, Abdelkader Ouazzani pourrait prétendre au titre de  «Trésor National Vivant » décerné en Extrême-Orient aux artisans qui détiennent un savoir-faire unique contribuant au rayonnement du pays. Au Maroc, il porte celui de dernier grand maître du brocart.  Son minuscule  atelier de la médina  où le travail s’effectue  sur des machines Jacquard  centenaires (photo)  ne paie pas de mine. Et pourtant c’est de là que  sortent des  étoffes de soie brochées d’or et d’argent, dignes des princesses des Mille et une Nuit. A 70 ans passés,  Abdelkader Ouazzani a commencé à transmettre ses connaissances à des jeunes apprentis et à son fils mais ne sait encore qui  lui succèdera dans son métier. Un métier en voie de disparition, ce qui lui vaut d’être très demandé par  les créateurs de mode du monde entier.

 

ADRESSES

 

CAFES ET RESTAURANTS

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On oublie le temps au mal-nommé le Café Clock, dont les coussins et la terrasse invitent au farniente. En option, des cours de cuisine et de calligraphie y sont organisés.                                                                                                                  7 derb El Magana Talaa Kbira Fès El Bali                                           Tel 00212 535637855

 

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Au Palais Mnebhi, dégustez des pastillas, tajines, couscous à déguster dans un monument historique où séjourna le Maréchal Lyautey.                                                                                                                                                                                                             15, Souikt Ben Safi , Talaâ Sghira Fès                                             +212 (0)5 35 63 38 93

 

 

 

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A défaut de séjourner au Sahrai l’établissement le plus luxueux de Fès, vous pourrez y goûter à la cuisine locale en version gastronomique dans son restaurant l’Amaraz et profiter d’une vue imprenable sur la ville.                             L’Amaraz Hotel Sahrai, Bab Lghoul, Dhar El Mehraz, 30 000, Fez, Morocco                                                                                     Tel. +212 (0) 535 94 03 32                                                                                                                         http://www.hotelsahrai.com/fr/amaraz/

 

 

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La Maison Bleue. Bleue oui, mais pas que si l’on monte dans les chambre de cet établissement de charme à l’ambiance familiale.                                                                                                                                                                                                                                     2 Place de L’Istiqlal Batha                                                                                                  Phone and Fax : +212(0)535 741 843                                          restaurantlamaisonbleue@gmail.com

 

 

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Au Palais Faraj, pas une fausse note de goût dans la décoration ni dans la cuisine.                                                                                                                                                Bab Ziat, Quartier Ziat, 30000 Fès Médina, Maroc.                                                  Téléphone : (00212) 5 35 63 53 56                                                            http://www.palaisfaraj.com

 

 

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